Cher Ping

« Un sport UNSS », vraiment ?

Quand une formule censée minimiser le tennis de table finit aussi par rabaisser le sport scolaire.

La phrase

« Juristes carrément ! Vous avez cru que c’était la NASA ou quoi ? On parle d’un sport UNSS qui décolle avec deux jeunes superstars, pas des codes nucléaires. »

Capture d’écran du commentaire de Matthias Duchez évoquant un sport UNSS
Capture d’écran du commentaire attribué à Matthias Duchez.

Cher Ping,

Aujourd’hui, j’ai appris quelque chose. Tu serais donc un « sport UNSS qui décolle avec deux jeunes superstars ». La formule ne s’arrête d’ailleurs pas là : il est aussi question de la NASA et de « codes nucléaires ». Le message général est assez clair : vous en faites trop, ce n’est « que » du tennis de table.

Et c’est précisément ce qui me dérange. Parce qu’en voulant minimiser le sujet, on ne rabaisse pas seulement le tennis de table. On utilise aussi l’UNSS comme une sorte d’unité de mesure du sport qui ne mériterait pas qu’on le prenne trop au sérieux. Depuis quand « sport UNSS » est-il devenu une formule péjorative ?

L’UNSS, c’est le sport scolaire. Ce sont des enseignants qui donnent de leur temps, des associations sportives dans les collèges et les lycées, des compétitions partout en France et des jeunes qui découvrent une discipline grâce à elle. C’est aussi un espace important de mixité, de pratique féminine, d’engagement et d’accès au sport. Alors employer « sport UNSS » pour signifier « petit sport », ce n’est pas seulement maladroit. C’est profondément méprisant pour tout ce que représente le sport scolaire.

Et venant d’un journaliste sportif occupant des responsabilités importantes dans un média national, la formule est particulièrement gênante. Comme si le sport qui se pratique dans un collège, un lycée ou un petit gymnase valait moins que celui qui bénéficie de plusieurs caméras, d’un plateau télé et de quelques sponsors prestigieux. Comme si la valeur d’une discipline se mesurait à son exposition médiatique.

Mais revenons à toi, Cher Ping. Parce qu’apparemment, avant Alexis et Félix Lebrun, tu n’existais pas vraiment. Jean-Philippe Gatien, champion du monde en 1993 et vice-champion olympique en 1992 ? Un détail. Jacques Secrétin et toute une partie de l’histoire du tennis de table français ? Une activité périscolaire, peut-être. Les générations Chila, Eloi, Legout et tous ceux qui ont porté le maillot français pendant des décennies ? Visiblement pas assez pour sortir de la catégorie « sport UNSS ».

Soyons sérieux. Oui, les frères Lebrun ont changé la dimension médiatique du tennis de table français. Oui, ils ont attiré un nouveau public. Oui, sans eux, il est probable que L’Équipe ne consacrerait pas aujourd’hui autant de place au ping. Il faut savoir le reconnaître. Mais les frères Lebrun n’ont pas créé le tennis de table français. Ils ont braqué les projecteurs sur un sport qui existait déjà, avec son histoire, ses champions, ses bénévoles, ses clubs et ses pratiquants.

Et c’est précisément là que la phrase de Matthias Duchez devient problématique. Elle ne vient pas d’un spectateur qui découvre la discipline et appelle encore ça du « ping-pong ». Elle vient d’un professionnel des médias occupant des responsabilités éditoriales. Dès lors, une question devient légitime : comment peut-on participer à la médiatisation d’un sport tout en donnant le sentiment de le regarder de haut ?

Un journaliste n’est pas obligé de tout connaître. Il peut découvrir une discipline, apprendre ses règles et ses codes, faire des erreurs et progresser. Mais lorsqu’on occupe une fonction éditoriale importante, il devrait au minimum exister une forme de curiosité et de respect pour ce que l’on couvre. La phrase publiée ici donne malheureusement l’impression inverse.

Le problème n’est pas seulement le ping.

Quand « sport UNSS » devient une manière de dire « petit sport », c’est toute une vision du sport qui apparaît : celle où ce qui se pratique loin des grandes antennes compterait moins.

Le sport français ne commence pas à Roland-Garros et ne se termine pas au Parc des Princes. Il existe dans les gymnases municipaux, dans les clubs de village, dans les associations, dans les collèges et dans les lycées. Il existe justement à l’UNSS, là où des jeunes découvrent parfois une discipline avant de pousser quelques années plus tard la porte d’un club.

Alors non, Matthias : « sport UNSS » n’est pas une insulte. Et si l’expression était destinée à rabaisser le tennis de table, elle dit peut-être davantage du regard porté sur le sport scolaire que du tennis de table lui-même.

Quant au ping, il existait avant que L’Équipe ne le diffuse. Il existera après. L’Équipe a aujourd’hui une occasion exceptionnelle d’accompagner l’une des plus belles périodes du tennis de table français. Elle mérite d’être saluée quand elle donne à notre sport une exposition qu’il n’avait plus connue depuis longtemps. Mais cette exposition n’interdit ni la critique ni l’exigence.

Diffuser un sport ne donne pas le droit de le regarder de haut.

Cher Ping, continue donc d’être un « sport UNSS » si certains veulent absolument t’appeler ainsi. Il y a beaucoup moins de honte à être pratiqué dans les collèges et les lycées de France qu’à utiliser le sport scolaire comme une formule de mépris.

À méditer, Monsieur Duchez.


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